MATIN CALME
Gaby's Edition
***
Ses poumons s’emplissent du nouveau jour. Il ouvre les yeux.
Toujours vivant...
Et merde…
Quelle heure il est ?
Il tourne la tête vers le chevet.
Son portable est resté branché toute la nuit… Lui, au moins, commence la journée batterie pleine.
Il n’a même pas pris la peine de ranger l’argent de sa passe. Les billets sont chiffonnés sur la tablette.
Il bouge, par réflexe, puis s’arrête.
Il se fout de l’heure, finalement.
Il faudra bien qu’il déguerpisse avant 10 h, de toute façon.
Le plafond est plus intéressant.
Par la même occasion, il évite les messages reçus cette nuit, la veille même, quand sa batterie a rendu l’âme.
Il se fout aussi des messages.
Il sait quel nom va apparaître avec un « 9+ » flamboyant à ses côtés.
« Fait chier… », grimace-t-il. Pourquoi la première chose à laquelle il pense est Hireki ?
Il gigote légèrement. Il a envie de pisser.
Il cale quand même les bras sous sa tête.
La chambre est pas mal. Remue un pied. Les draps, pas trop rêches.
Il a connu pire.
Le temps s’étire. Ses orteils s’agitent au rythme d’une chanson imaginaire. Ses paupières papillonnent deux fois. Il parcourt la pièce.
Comment font ces gens qui paressent ?
Il se frotte les yeux, chassant du même geste la silhouette qui se dessine, emmitouflée dans une énorme couette.
Agacé, il s’assoit d’un bond au bord du lit. Les draps volent puis retombent, gonflés d’air, avant de s’affaisser aussi sec.
Il baille bruyamment pour ne pas s’entendre penser. Les coudes enfoncés dans les genoux, tête basse, il attend que son cerveau suive le mouvement. Il l’imagine se retourner comme un fœtus flottant dans du liquide amniotique.
Pas la bonne image. Sa vessie pèse un peu plus maintenant que la gravité fait son œuvre.
Il se masse distraitement. Sa nuque est raide, son dos engourdi.
Le prix de la chambre.
Avec lenteur, il fait rouler sa tête, ses épaules, enfin étire les bras.
Longuement.
Devant lui, au-dessus, puis un peu plus en arrière.
Quelque chose lâche dans un craquement sec.
Il ne sait pas quelle vertèbre ou articulation s’est remise en place, mais il se sent étrangement revigoré. Il expire ostensiblement d’aise, comme un pied de nez au poids de sa vie.
Il l’insulte en pensée avant de se lever.
Ses gestes sont lents. Un vieillard de vingt-sept ans. Ses pieds traînent sur la moquette. D’une minute à l’autre, son talon va s’enflammer comme une allumette. D’ailleurs, il a déjà envie de fumer.
Il lorgne la fenêtre.
Personne ne le saurait… S’il se penche bien… Personne ne saurait.
Ses yeux se brouillent. Il a le vertige en imaginant le sol se rapprocher.
Est-ce qu’on regarde le bitume s’approcher comme un salut ?
Est-ce qu’elle a…
Sa vision se referme sur la neige tachetée de sang.
Les grands yeux verts.
Il sursaute nerveusement, balaie la pièce comme ce souvenir qu’il ne réussira jamais à enfouir réellement.
L’hôtel.
Il est à l’hôtel.
Il jette un regard à la fenêtre. Il a envie de fumer. Qui le saurait, après tout ? Ses pupilles fixent le vide.
Droite, oui. Gauche, non.
Il fumera plus tard. C’est interdit ici.
Il faut qu’il se soulage de toute urgence.
Son pas s’emporte.
Le néon de la salle de bain est violent.
« Putain ! C’est quoi ce délire des néons blancs ?! » Il avance au radar, évite soigneusement le miroir, puis jette t-shirt et caleçon au sol.
Il urine sous la douche dans une béatitude absolue.
« À vessie pleine, cerveau en peine », murmure-t-il en pensant à ce proverbe aussi absurde que son créateur. « Ta gueule, Tête de Châtaigne », geint il, irrité.
L’eau est chaude. Brûlante même.
Il ne distingue plus rien dans la vapeur. Même pas ses pensées.
Parfait !
En temps normal, il déteste la chaleur, mais pas les douches. Il y passerait des heures. Regarder la crasse s’écouler, tourbillonner.
Pas la sienne. Celle des autres.
« Bon retour chez toi ! Fils de chien ! » Il ricane, satisfait, en regardant les dernières traces du client se noyer dans les égouts.
La savonnette de l’hôtel est ridiculement petite. Elle fond entre ses doigts après le troisième lavage intégral. Le moindre millimètre de peau, le moindre recoin. Rien n’est épargné.
Dernier tour du propriétaire. Il passe lentement la main sur son torse, détaille ses hanches, l’intérieur de ses cuisses. Machinalement, il lisse les poils de son ventre, les range dans le bon sens.
Plus aucune trace du client. Des 'autres'.
Il ne reste que lui.
« Récuré comme un sou neuf ! » sourit-il.
Hireki péterait un câble à l’entendre dénaturer des proverbes. Comme si cet imbécile n’en inventait pas de nouveaux chaque jour. Il roule des yeux, horripilé.
Il s’essuie sommairement et plie la serviette avec un soin démesuré. Il la dépose précautionneusement sous une petite affiche.
Il la connaît par cœur. Il la lit à chaque fois qu’il met les pieds dans cette pièce. Pourtant, il la relit, encore et encore.
‘Pour de nouveaux linges de toilette, veuillez laisser votre serviette au sol.’
Une fois, deux fois.
Pour être certain.
Il plisse les yeux, décryptant chaque mot comme un parchemin.
« Pour de nouveaux linges de toilette », lit-il à voix haute, « veuillez laisser votre serviette… » Il regarde le tissu par terre. « … au sol. » Il acquiesce vivement.
Il ne voit pas d’autre manière de comprendre cet ordre.
Il ne peut pas s’être trompé ?
Il la relit une dernière fois, une tension étrange dans tout le corps.
Même s’il se trompe… Il ne risque rien ici, si ?
Il n’ose pas se retourner, de peur de croiser les coups.
Il attrape son t-shirt à la volée.
Son dos s’est délié dans la chaleur.
Il se baisse de nouveau. Le geste se suspend au-dessus de son caleçon. Il joue nerveusement avec l’anneau qui traverse son septum, la moue songeuse.
Soudain, le sous-vêtement est roulé en boule dans le t-shirt.
Sans aucune pudeur, il traverse la chambre nu comme un ver. Sa peau humide attire un léger souffle frais. L’extase se lit sur son visage.
Son sac à dos est appuyé au chevet.
Petit inventaire matinal :
Caleçons sales.
T-shirts qui puent.
Chaussettes trouées.
Caleçon…
Il regarde autour de lui puis renifle prudemment le sous-vêtement…
« Propre ! »
Il l’enfile. Passe le t-shirt de la veille, son pantalon élimé. Il claque de la langue et soupire. Il doit passer à la laverie de toute urgence.
Chez Hireki, ça serait gratuit… Vraiment gratuit…
Il regarde la boîte en métal qui émerge des vêtements écrasés.
Il n’a même plus de thé.
Il pince les lèvres. Il n’a pas envie de voir sa gueule d’imbécile heureux.
Il s’empare des billets et les fourre dans sa poche arrière.
Il passera à la laverie.
Une mèche s’échoue sur son front pour goutter sur le matelas. Il lève les yeux, tire dessus, l’essore comme on tire le pis d’une vache. Elle rebondit en une boucle parfaite quand il la lâche.
« Connasse… »
Une rage sourde gronde alors en lui. Il se précipite dans la salle de bain. Le miroir est embué ; il l’essuie à grands coups de bras.
Les mains cramponnées au lavabo, il se fixe haineusement. Son visage est brouillé par les gouttes. Il serre les dents. Les cheveux en boucles folles.
Longs, trop longs. On dirait l’autre.
Il enfonce les doigts dans sa tignasse. La lisse furieusement, du front jusqu’à l’arrière de la tête. La maintient en une houppette sommaire. Quelques boucles rebelles forment des bosses.
Il repasse sa main, encore et encore, aplatit le tout.
Une fois,
Deux fois…
Trois fois!! Il entend presque le bruit des cheveux arrachés. Ils bourdonnent à son oreille. Les bosses sont encore là.
Il érupte en une pluie de jurons. Tire un peu plus, prêt à se scalper.
Sa peau se détache, dévoile un crâne immaculé.
« La boule à zéro!! » Il rit franchement, mais l’amertume noie la pièce.
Sans lâcher prise, il cherche frénétiquement autour de lui. Quelque chose, quelque chose, n’importe quoi pour les attacher.
Un diable en boîte.
C’est ainsi que sa chevelure explose. En milliers de ressorts quand il rend les armes.
Il fouille ses poches.
Pour être sûr.
Pour ne pas perdre une fois de plus…
Chewing-gum menthe forte,
Briquet,
Paquet de clopes écrasé…
Un préservatif.
Il le regarde, dubitatif.
L’aluminium est froissé.
Sûrement percé… Des coups à se choper une merde.
« Toi !! T’es dangereux, mon gars !! » Il le jette à la poubelle.
Cette foutue boucle traverse de nouveau son front. Il ne peut rien y faire. Il lui donne une dernière pichenette pour la forme et pense une fois de plus à Hireki. Ses doigts délicats quand il la replace sans même s’en rendre compte.
Il s’ébroue.
Sa brosse à dents est encore posée sur la céramique. Il s’en empare sans manière et frotte de longues minutes.
Avant, arrière, joue, langue.
Il hoquète quand, dans un geste trop violent, il heurte sa luette. Il crache, tousse ; le dentifrice est mêlé de sang. Il se rince. S’essuie de l’intérieur du poignet.
Il s’approche du miroir.
Quelques poils drus…
Il oublie parfois qu’il est adulte.
Il fait crisser ses doigts sur sa peau.
Un cactus ? Un kiwi ?
S’il se faisait pousser la barbe ?
Hireki et sa peau de mochi en seraient dingues de jalousie.
Les clients, eux, détestent les poils. C’est pour ça qu’il les garde.
Mais il doit aussi gagner sa croûte… Il ne peut pas se la jouer hipster.
Racheter des rasoirs ou passer se raser chez…
Il stoppe sa note mentale avant de prononcer le prénom de trop.
Il débarrasse la salle d’eau comme il chasse les yeux noirs qui émergent à sa pensée.
Dans la chambre, il tire les rideaux, entrouvre la fenêtre.
Ses gestes s’enchaînent.
Vifs.
Une tornade à rebours qui laisse la chambre comme il l’a trouvée.
Impeccable et plus encore.
Après avoir enfoui ses derniers effets au fond du sac, il arrache les draps du matelas puis les dépose avec soin au bout du lit, parfaitement repliés.
Plus un pli, plus une trace.
Il n’est jamais venu ici.
Le sac sur l’épaule, il quitte la chambre sans un regard en arrière.
Cigarettes
Laverie
Rasoirs…
Thé.
Matin Calme - Gaby's Edition
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🎉 Salut les boundies ! 🎉Non, vous ne rêvez pas, après trois mois de silence radio, votre king mochi mal aimé refait surface ! 👑🥲 Un retour tout en douceur, ou presque, avec ce petit écrit fantôme venu hanter votre lundi!! 🖤👻À la base, ce texte devait être... roulements de tambour...Mais voilà, comme souvent dans mon cerveau capricieux, j’ai fini par prendre un tout autre chemin narratif.Du coup, ce “Matin calme” n’apparaîtra pas dans la trame officielle... mais il reste le texte d’origine, celui que j’avais bossé à fond, que j’aimais bien, alors j’y ai apporté quelques modifs pour le sortir de son contexte initial.Bon, j’avoue... 😬Encore une fois, c’est Gabriel qui vole la vedette. Oui, je sais, Hireki semble relégué au fond de la laverie à trier les chaussettes sales. Mais que voulez-vous ? Gaby, c’est mon perso fétiche, c’est lui que je maîtrise le mieux (allez comprendre pourquoi... 🙃).Cela dit !Pas de panique, j’ai déjà en tête un Matin calme, version Hireki, pour vous montrer l’autre versant de ce duo tout en nerfs, thé froid et tragédies domestiques 🫖💥📅 Prochain rendez-vous dans deux semaines si tout va bien (et que mon cerveau ne décide pas de m’embarquer ailleurs entre-temps 🧠💨).👉 En attendant, dites-moi :– Vous êtes plutôt team Gabriel ou team Hireki ?– Quel moment du texte vous a le plus marqué ?– Et si vous deviez donner un nouveau proverbe débile à ajouter à la liste, ce serait quoi ? 😏Merci de continuer à lire malgré la noirceur de certains passages, ça me touche plus que vous ne le croyez 💜Prenez soin de vous, et ne laissez jamais votre serviette au mauvais endroit, on sait tous ce que ça peut déclencher… 😅🧼À très vite, bande de traumatophiles! 🌙🖤Votre King Mochi plein de questionsDiogène
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RépondreSupprimer🥰🥰 Merci d’avoir lu 🥰🥰
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