Précédemment: Chap II - La Poupée qui dit 'Oui' - 1/3
(👀 ~10min de lecture)
⚠️ Trigger Warning ⚠️
Cet épisode contient des thèmes de détresse psychologique intense, prostitution forcée/exploitation sexuelle, et suicide explicite.
La lecture peut être difficile pour certaines personnes. N’hésitez pas à faire une pause si nécessaire.
💙 Prenez soin de vous 💙
Chap 2
LA POUPEE QUI DIT "OUI"
(2/3)
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Hireki est assis contre la porte d’entrée, les jambes étendues, les bras lâches, pendants. Sa tête rejetée en arrière a le regard fixé dans le vide. Il est éteint. Un pantin abandonné, les fils arrachés par un enfant capricieux.
Le soleil s’immisce peu à peu dans le salon et vient caresser ses pieds avec la prudence d’un ami réconfortant mais Hireki recule. Rien ne peut réchauffer son âme ici et maintenant pas même les premières lueurs de l’aube. Au contraire, elles le consumeraient aussi brûlantes que l’enfer pour ne laisser de lui qu’un petit tas de charbon.
Les genoux sur la poitrine, conscient qu’il ne peut reculer plus, il finit par se lever, groggy. Il chancèle, chacun de ces mouvements est une lutte qui lui semble perdue d’avance. Pris d’un vertige, il se retient de justesse à la porte où une douleur sourde irradie dans toute sa paume jusqu’au coude. Ses doigts lancinent, les phalanges gonflées et bleuies. A-t-il frappé Gabriel ? Impossible !! Gaby ? Son ‘Ange’ ? Impossible, et ce malgré même le sang sur son T-shirt ? Non, tout bonnement insupportable… Il aura encore saigné du nez et frappé un mur ou toute autre chose sur son chemin.
Il n’a plus que de vagues souvenirs de cette soirée cauchemardesque, un puzzle dont il a du mal à rassembler les pièces mais frapper…
« Gaby… » Murmure-t-il « Qu’est ce qu’il a dans la tête ? » Les mots grincent, chargés de désespoir.
Il n’a plus de larmes. Les yeux en feu. Il les presse de ses paumes mais l’accablement le rattrape. Il agrippe ses cheveux, les tire dans tous les sens dans une folie sombre. Ses ongles s’enfoncent dans son cuir chevelu, sa nuque, ses joues, traçants des sillons blancs avant de rougir sa peau halée quand le sang afflue de nouveau à ses joues torturées. Il ne supporte pas cette douleur qui le ronge de l’intérieur et rien de ce qu’il s’inflige physiquement ne l’égale. Il se frappe la tête, les tempes, la poitrine. L’air lui manque. Il ne peut plus respirer. Chaque respiration est une épreuve insurmontable. Il souffre la mort.
« MEEEERDE ! » Hurle-t-il à s’en briser la voix mais la puissance de son cri n’a pas chassé la douleur, elle le torture s’insinuant dans chaque recoins de son corps.
Gabriel n’est plus là !! Et il a froid! Incroyablement froid! Son sang s’est mué en une rivière gelée dans chacune de ses veines. Ses os sont glacés et la douche brûlante qu’il prend n’y change rien. Pire encore, chaque goutte transperce son corps comme autant de poignards.
C’est de Gabriel dont il a besoin, rien d’autre ; De la douceur cachée dans son regard agacé, de son adorable moue revêche quand il enchaîne les cigarettes pour fuir les conversations trop sérieuses, de ses ‘fait chier’ lâchés à tout va. Même ses coups de poings, un peu trop emportés parfois, qu’il lui donne souvent dans l’épaule lui manquent.
Il veut le revoir. Il veut le revoir désespérément. Revenir en arrière. Oublier cette nuit épouvantable. Comment en sont-ils arrivés là ? Ils étaient si bien. Il revoit son ‘Ange’ assoupie sur son épaule. Comment il l'a réveillé en faisant rebondir du bout des doigts cette boucle rebelle qui s'échoue toujours sur son front.
« Je suis désolé, désolé… Reviens je t’en supplie… » S’apitoie-t-il.
Ses larmes se fondent au ruissellement de l’eau, suivant le même chemin jusqu’aux égouts, là où s’est surement perdu son cœur aussi. Il est conscient de l’avoir chassé mais c’était un moment d’égarement, juste un moment d’égarement.
Dans ce silence assourdissant, il se laisse bercer de longues minutes par une folie douce, prostré, les mains autour des genoux, le dos vouté toujours frappé de toutes parts par des gouttes acérées.
Ce n’est pas ce qu’il voulait… Ce qu’il veut, là, maintenant c’est Gabriel ! Un grognement caverneux s’échappe de sa gorge « Je le veux ! » Ses mains tremblent, la bile lui monte, brûlante, jusqu’aux lèvres. Un vertige.
« Maintenant !»
Soudain, une sonnerie brise le silence. Une mélodie enjouée, presque clownesque, comme si rien de tragique ne pouvait jamais provenir de ce téléphone, là, dans la poche de son manteau resté accroché au porte serviette depuis la veille.
Il se précipite, nu, sur l’objet, le cœur battant à tout rompre.
Un numéro inconnu. Il décroche haletant.
« Monsieur Axel Bouvier ? » Une voix de femme, inconnue et sinistrement professionnelle.
Il déglutit difficilement, la boule d’angoisse au fond de sa gorge est douloureuse
« Oui? »
« Bonjour Monsieur. Centre Hospitalier St Aurore. Vous êtes désignés comme personne de confiance dans le dossier médical de l’un de nos patients. Pourr… »
« Son nom ? » Coupe-t-il d’une voix maintenant ferme mais pas dénuée d’angoisse.
« Hum … » Le silence s’installe, bercé par de léger cliquetis de clavier. L’attente lui parait interminable jusqu’au nom qu’il attendait tant : « Monsieur Gur… Gurkovsky Gabriel »
Il attrape les premiers vêtements qui se présentent à lui. Ils ne sont même pas adaptés à l’hiver.
***
7h00. Le jour pointe enfin.
Comme la nuit, le matin est brumeux mais doux, pourtant il lui semble plus lourd presque angoissant. Est-ce vraiment le temps qui s’égare ainsi ? Les images de cette nuit lui reviennent. Vite chassées.
« C’est la meilleure solution » comme une litanie qui tourne dans son esprit depuis qu’il a quitté l’appartement de Hireki. Une sensation étrange tiraille son ventre … La faim surement. Gabriel allume une nouvelle cigarette en haussant les épaules dans un déni évident.
La neige ne tombe plus depuis la veille et son manteau ressemble désormais à une boue infâme que les passants piétinent sans lui prêter attention. Sa beauté céleste foulée aux pieds après qu’elle les a diverti un court instant. Gabriel attend, avachit sur un banc, les yeux rivés sur la petite fenêtre au cinquième étage du vieil immeuble qui se dresse de l’autre coté de la rue. Il l’a vue s’allumer il y a à peine un quart d’heure.
« Elle s’est levée en retard » pense-t-il
Gabriel ne sait pas si ‘l’autre’ est là mais il ne craint pas pour sa mère. Pas vraiment. Ce léger retard n’aura aucune conséquence. Tant que Lui reste ‘disponible’, il n’arrive généralement rien à sa mère. Ce n’est pas sur Oksana que ‘l’autre’ apaise ses frustrations. Sur elle, il exerce une domination bien plus insidieuse : Médisances, cris, dévalorisation. Une emprise sans faille dont elle n’est même pas consciente mais qui la noie toujours plus dans l’alcool.
‘L’autre’ n’est pas stupide. Il a trop investi en elle pour l’abîmer physiquement.
Gabriel repense furtivement et avec amertume à ce titre plein de grandeur de ce vieux magazine de mode dont sa mère, à l’abri des regards, caresse encore la couverture avec nostalgie : « Oksana : La Perle de Glace venue de l’Est ». Tout son géniteur ça ! Vendre du rêve !
Quoiqu’il en soit, aux yeux de ‘l’autre’, elle est encore assez belle pour être exposée et on ne casse pas un outil aussi efficace en ce qui concerne l’entretien de la maisonnée. Il serait, de toute façon, bien trop compliqué de retrouver femme aussi dévouée, docile et soumise surtout avec un enfant qui reste ‘ disponible’ pour … Tout le reste.
Il y a ce contrat tacite entre Gabriel et son géniteur depuis ses 6 ans. Depuis qu’il a réussi à reconquérir celle qui avait déjà eu tant de mal à lui échapper une première fois.
Et ‘disponible’ Gabriel l’a été la veille
« Pleinement disponible » Pense-t-il.
Ses jambes se resserrent inconsciemment, comme un instinct de survie. Il se redresse légèrement sur l’assise. Il doit bien ça à sa mère, payer sa dette. Briser une carrière n’est pas sans conséquence.
Il tremble soudain. Il a… Froid ? Non, son malaise se trouve ailleurs. Il a les os glacés.
Gabriel lorgne de nouveau la fenêtre. Si ‘l’autre’ est bien présent, dans une heure tout au plus, il quittera l’appartement pour froisser d’autres draps que ceux du lit conjugal et Gabriel pourra rejoindre sa mère. Il brossera ses longs cheveux avec douceur dans un de ces moments de complicité qu’ils n’ont jamais perdu, peut-être lui tressera t il ?
Il patauge un moment du bout du pied dans la gadoue qui s’est formée sous le banc à force de trépignements impatients, et d’accumulations de mégots. Il joue avec une canette de bière vide qu’il jette contre la précédente, écrasée sans vergogne. Il fronce brièvement le nez en repensant à la manière dont il les a obtenues.
Il déglutit. Le gout de l’homme est encore au fond de sa gorge.
Ce pauvre gars n’était pas aussi sordide que ce que les gens peuvent s’imaginer. Un salarié stressé par sa nuit de travail, un mari délaissé, ou encore un vieux garçon honteux. Il était timide, embarrassé et presque touchant à s’excuser alors que le froid le faisait débander, à moitié cul nu dans cette petite ruelle qui puait les poubelles. Non, ils ne sont pas tous sordides mais la finalité reste la même. Ils le prennent sans aucun scrupule.
Pourquoi se priveraient-ils ? Il excelle dans le domaine!! Surtout, il ne dit jamais ‘non’.
Gabriel tire nerveusement sur une nouvelle cigarette. C’est la dernière du paquet.
« Fait chier ! » Peste-t-il en attrapant le briquet qui a glissé au fond de sa poche. Ses doigts y font tinter les pièces que l’homme lui a données ‘après’ en plus de ses dernières bières comme un pourboire pour une prestation exceptionnelle.
« Je ne vaux vraiment plus grand-chose » Il ricane sombrement avant de s’exclamer d’une voix forte « Alors Monsieur Gurgovsky ? Combien pour cette occasion ayant BEAUCOUP servie ? Et bien pour deux bières et quelques centimes, cette épave est à vous ! » Ironise-t-il.
Son rire amer se perd peu à peu dans un éclat hystérique alors qu’un passant contourne le banc. L’homme le regarde avec dégoût et condescendance. Gabriel reprend son souffle en l’apercevant pour lui sourire exagérément avant de changer d’attitude. Le regard racoleur, il écarte les jambes en se mordant la lèvre inférieure de manière plus que suggestive.
« J’accepte aussi les cigarettes » Propose-t-il d’une voix sensuelle.
Il jurerait voir une hésitation chez l’homme mais n’a pas le temps de s’y attarder. Un fracas sourd les interrompt. Un bruit de sac, lourd, vite suivi d’un cri d’effroi.
Il ne comprend rien quand un attroupement paniqué et horrifié se crée juste en face de lui, à quelques mètres, au pied de l’immeuble.
Gabriel se fige soudain inexplicablement sur ce détail « Au pied de l’immeuble… »
Alors, les rouages se mettent en branle : « Au pied de l’immeuble … Juste en dessous… » Ils s’enclenchent, tournent lentement « Au pied de … En dessous … » Et la mécanique se met en marche, fluide, implacable dans un mouvement de vérité inexorable. « Au pied de l’immeuble… En dessous … Juste en dessous »
Un souffle lui manque quand le néant traverse sa poitrine. Il vient de perdre quelque chose qu’il cherche un bref instant, stupidement, à ses pieds. Puis, tout s’éclaire : C’est une partie de lui qui vient de s’échapper. Le temps ralentit quand tout s’imbrique enfin: Le bruit, les cris et cette pensée entêtante « Au pied de l’immeuble, juste en dessous… » Il relève les yeux, épouvanté « … De la petite fenêtre!! »
Gabriel bondit, se précipite, trébuche en bousculant l’homme devant lui. Il court, court alors que l’immeuble semble s’éloigner à chacun de ses pas.
« Ma… » Il s’élance de plus belle « Ma … Maman… ».
Il lutte, la terre même semble le retenir. Il glisse en poussant d’avantage sur ses jambes, une voiture manque de le renverser mais il ne s’en aperçoit pas. Plus rien n’existe autour de lui que ce rideau d’anonymes, figés, horrifiés qui s’écarte lorsqu’il approche en hurlant.
Puis tout s’arrête, soudainement, plus un bruit, seulement sa respiration et son cœur battant à tout rompre. La machine s’est éteinte, le laissant là totalement paralysé face à la scène d’horreur qui se joue devant lui.
Il veut tendre la main, l’aider à se relever, remettre sa si belle chevelure en ordre et rentrer ensemble comme si de rien, mais ce corps, son corps si prompt à répondre aux ordres des 'autres' se refuse à répondre aux siens.
Il n’aura donc jamais le choix ? Sa vie ne se résumera donc toujours qu’à agir mécaniquement ? Répondre, donner aux 'autres' ? Spectateur impuissant ou marionnette ? C’est CA toute sa vie ?
Condamné à perdre … Toujours… Pour l’éternité…
A ses pieds, les longs cheveux blonds comme les blés, déployés en arabesques folles se gorgent de neige fondue et de carmin. Elle le regarde, fixement, de ses grands yeux, ils sont verts comme les siens mais, eux, ne brillent plus.
Puis le monde se remet à tourner, la vie reprend son cours, indifférente, sans Hireki, sans elle, sans lui ... Il s’écroule.
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🌌 Salut les Boundies ! 🌌Quelle montée en intensité !
Entre le désespoir glaçant d'Hireki et l'abîme dans lequel Gabriel semble sombrer, cette semaine nous laisse sans souffle. Et que dire de cette perte brutale, presque irréelle, qui fige Gabriel sur place... 😔💔
Alors, Boundies, que ressentez-vous face à ce moment de bascule ? Hireki et Gabriel peuvent-ils encore se sauver mutuellement ou est-ce déjà trop tard ? Et surtout… quel impact aura cette perte sur leur fragile équilibre ? 🤯
💬 À vos claviers, mes Boundies ! J’attends vos théories et ressentis avec impatience.
➡️ Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite et les réponses… ou davantage de mystères ! ✨
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