Précédemment: Chap III - Les Cris du Silence - 2/5
(👀 ~10min de lecture)
Chap 3
LES CRIS DU SILENCE
(3/5)
« Un lit de neige », résonne une petite voix.
Une caresse implacable effleure ses joues.
Que tes yeux…
Hireki porte instinctivement la main à son visage lorsqu’un bandeau invisible glisse de ses paupières.
…se dirigent droit devant toi.
Il est debout? Depuis quand ? Comment ?
Son regard balaie les lieux.
Ce n’est plus la colline.
« C’est… »
La barrière, les buissons… Son cœur tambourine tandis que ses yeux glissent vers la gauche : cette satanée cage à poules…
« Chez moi ? »
À ses pieds, Petit Hireki est immobile, figé dans le temps comme tout ce qui les entoure. Sa petite main agrippée à son écharpe, le souffle suspendu dans l’air glacé. Le jeune homme souffle à son tour, inconsciemment, comme pour vérifier qu’il est bien réel.
« C’est ton premier souvenir ?! » le surprend une voix dubitative, dans un souffle glacial sur sa nuque.
Hireki se retourne vivement, son visage à quelques millimètres de deux puissantes émeraudes.
Il recule précipitamment, manquant de tomber.
« Tu es… » balbutie-t-il.
Gabriel est là, mais quelque chose en lui cloche. Du haut de son mètre soixante-seize, les cheveux ordonnés, le visage en santé, il le fixe. Manifestement fier de son effet, il se balance sur les talons, mains jointes dans le dos, le sourire tranchant, capable de fendre une âme en deux.
Le métis le dévisage, interloqué.
« Gabriel ? »
Tout en lui crie l’innocence. Du petit pull sans manches en laine beige sur la chemise immaculée au col serré par une cravate pastel parfaitement nouée jusqu’au pantalon de tweed gris clair tombant juste au-dessus d’élégantes chaussures en cuir brun clair, ornées de pompons.
Hireki déglutit, trop de questions se bousculent.
Cette version, lisse et impeccable, semble sortie d’un rêve fiévreux. Trop parfaite, trop polie, et aux gestes maîtrisés.
Il le regarde ajuster ses boutons de… manchettes ?
Quelque chose grince. Un poids sourd dans sa poitrine, une noirceur que Hireki ne parvient pas à nommer: Un ange conçu pour apaiser, mais au regard glacé qui promet tout sauf la paix.
Gabriel lève un sourcil curieux, mais la voix fluette retentit de nouveau.
« Non ! »
Le métis baisse aussitôt les yeux. Gabriel, enfant. Il l’avait oublié un instant.
Il est frappé par sa taille.
Si petit… Dans son épaisse doudoune bleu nuit, les cheveux retenus par un serre-tête en fourrure affublé d’oreilles d’ours…
C’est bien lui : le petit garçon si poli, si serviable.
Hireki sent un gouffre dans son cœur quand il revient à l’adulte. En réalité, ce Gabriel parfait est une relique, une version de ce qu’il aurait dû devenir. Et cette perfection dégage une tristesse si oppressante que Hireki se sent vaciller quand il pense à ce qu'il est devenu....
Ce Gabriel est un reproche.
« Tu écrases tout !!! » perce de nouveau la voix enfantine.
Égaré dans ses pensées, Hireki réalise seulement que le garçonnet tente fébrilement d’aplatir la neige aux pieds de sa version adulte qui vient de la piétiner.
Il se précipite pour tirer le jeune homme par le bras.
« Attention ! Ton lit de neige ! » avertit-il.
Gabriel se laisse tracter avec une nonchalance insolente, traînant les pieds qui emportent un peu plus de neige.
« Non ! Non ! » proteste sa version enfantine, s’évertuant à tapoter la neige avec une rigueur obsessionnelle.
Il marmonne nerveusement : « Tout plat. Tout plat et doux. C’est chez moi. Tout plat et doux. »
« Depuis quand tu y fais attention ? » lance son futur lui.
Hireki le lâche, surpris par son air narquois.
« N’importe quoi ! T’es bête ! »
Une autre voix d’enfant.
Aussi hautaine que nasillarde, elle transperce la poitrine de l’Asiatique, qui se fige devant la scène. Son petit lui a retrouvé toute sa mobilité et s’applique à détruire le travail acharné de Gabriel.
« Faut faire des bonhommes, pas des lits ! » décrète-t-il avec toute l’arrogance de ses sept ans.
Hireki ne le quitte pas des yeux, interdit. Chaque mot, chaque mouvement brusque est comme un pieu en plein cœur.
« Trop débile ! »
Il se regarde, sautant, shootant sans vergogne dans le tapis neigeux, indifférent à la petite silhouette qui tente, pathétique, de sauver son œuvre.
« Attention », souffle-t-il pour lui-même, tendant les doigts, prêt à bondir à chaque fois que ses bottes d’enfant frôlent de trop près le visage de Gabriel.
« Arrête, Hi-chan ! Mon lit de neige ! »
« Je te dis : c’est nul, les lits de neige ! »
Le petit métis s’écroule dans la poudreuse, hilare. Il ne voit pas les traits tordus de Gabriel, encore penché sur sa neige détruite.
Enfin, il s’agenouille et attrape la main de son compagnon avec une tendresse presque déroutante, tant elle contraste avec le désastre alentour.
Hireki est captivé par le petit gant jaune qui enrobe tout entier la minuscule moufle violette.
Un joyau dans un brasier ardent.
Quelque chose de sourd vibre soudain en lui, un écho sombre et lointain, vite éclipsé par l’enthousiasme lumineux de son petit lui, toujours aussi aveugle à tout.
« Viens, Gaby ! On fait un bonhomme ! » se lève-t-il joyeusement, tirant le bras de Gabriel.
Ce dernier, les joues rougies de colère, dégage vivement sa main.
« Non ! Je veux pas ! » s’ancre-t-il dans le sol, les bras croisés.
« Mais ? » L’élan freiné, l’incompréhension est visible chez le petit métis. « On fait un bonhomme, Gaby… » explique-t-il, les épaules basses.
« Non ! » réplique aussitôt Gabriel, l’attitude assurée. « T’es plus mon copain ! » ajoute-t-il, le nez haut et la moue déterminée.
Brusquement, l’atmosphère se resserre autour d’eux. Spectateur, Hireki observe avec angoisse les alentours jusqu’à ce qu’une respiration lourde vrombisse, oppressante.
« Qu’est-ce que… »
Son petit lui… Quelque chose gronde en lui.
Le jeune homme ne se reconnaît pas dans cet enfant au visage tordu par une rage intérieure. Ses mains tremblent, son corps tendu et, derrière ses énormes lunettes embuées… Un gouffre de noirceur prêt à dévorer l’humanité tout entière.
« On fait un bonhomme ensemble ! »
Un ordre, murmuré avec une détermination funèbre, qu’il cherche à graver dans l’esprit même de Gabriel.
« Non ! J’t’aime pu ! »
Claire et inébranlable, la voix de Gabriel frappe et déclenche une réaction disproportionnée.
Le petit métis hurle de rage, et l’adulte qu’il est chancèle lorsque l’étau autour de sa poitrine se relâche sous l’explosion de colère.
« Et toi, t’es nul et t’es bête !!! »
Le cri écorche sa voix d’une maturité bien trop sombre pour un si jeune enfant.
Sous le choc, Hireki réalise qu’il ne respirait plus lorsqu’un épais nuage de fumée s’échappe de ses lèvres.
Un frisson le traverse, et une silhouette glaciale glisse à ses côtés.
« Un : Je suis stupide… » énonce froidement Gabriel.
Hireki n’a pas le temps d’être surpris. La petite version de son Ange se jette violemment en avant.
« T’es méchant !! »
Les deux garçons s’écroulent. Ils se débattent maladroitement, engoncés dans leurs vêtements trop épais.
« Et toi, tu sers à rien !! » riposte Hireki. « Comme ta débile de neige ! »
Malgré sa petite taille, Gabriel prend brièvement le dessus. Il écrase une poignée de neige sur le visage de son adversaire, qui le repousse avec force. Le petit corps roule violemment dans un tas de poudreuse, qui amortit sa chute avec la tendresse d’un parent aimant.
« Je vais le dire à Nana !! » menace Hireki en s’essuyant la bouche.
Ses lunettes ont disparu, et son regard est dévoré par une haine brûlante.
Pourtant, Gabriel, loin d’être impressionné, se relève sans hésitation. Il fonce, tête en avant, dans un tourbillon de flocons qui semble le guider dans chacun de ses mouvements.
« Nanaaaaaa ! Gaby est pas gentil !!! »
« Stop ! STOP !!! »
La voix douce et autoritaire parcourt tout son corps d’une chaleur réconfortante.
Hireki fait volte-face.
Oksana trottine vers lui, les mains serrées sur un gilet enfilé à la hâte.
Il reste immobile, envoûté par les vagues de cheveux dorés flottant dans l’hiver, la silhouette gracieuse…
« Nana… » murmure-t-il avec nostalgie.
Il avance, prêt à l’intercepter, mais la collision n’a pas lieu.
Au moment où leurs corps se heurtent, un gouffre infini le traverse. L’espace d’un instant, son propre être se dissout dans le froid. Oksana, elle, continue sa course, insensible à sa présence, ne laissant derrière elle que les effluves apaisants de cannelle et de girofle.
Hireki se retourne, troublé. Les doigts sur le cœur.
Devant lui, Oksana tient à bout de bras les deux enfants, chacun agrippé à une main. Ils se lancent encore des regards noirs et des grimaces.
« Gaby est méchant avec moi ! » pointe Hireki du doigt.
« C’est pas vrai ! » se défend l’autre. « Il a cassé ma neige ! »
« C’est toi qu’a commencé ! »
« C’est pas… »
« Gabryś ?! » les interrompt Oksana, un regard réprobateur sur son fils.
« Elle est nulle, ta neige ! » rétorque Hireki, volant le dernier mot.
Gabriel ouvre à peine la bouche que la jeune femme l’arrête.
« Laleczko », susurre-t-elle tendrement, en s’agenouillant devant lui.
Une brise glacée étreint Hireki, et la vision de Gabriel réapparaît à ses côtés.
Il lui sourit, le regard doux, puis sa voix se superpose à celle de sa mère. Il articule chaque mot, lentement, le regard plus dur à mesure que les syllabes roulent :
« Laleczko, musisz tu zawsze być posłuszny i grzeczny, cokolwiek się stanie. Nawet jeśli uważasz to za niesprawiedliwe. Tata Małego Kasztanka robi dla nas wiele, nie chciałbyś, żeby mama płakała ? »
Il a prononcé la phrase sans quitter du regard un Hireki sidéré.
« Tu n’as jamais cherché à savoir ce qu’elle disait, hein ? »
Le silence s’étire. L’Asiatique ouvre la bouche, puis la referme, incapable de répondre.
Cette phrase, il l’a entendue toute son enfance. Une incantation d’Oksana qui rendait Gabriel…
Un sifflement désagréable vrille ses tympans. Hireki s’ébroue pour le chasser.
« Qu’est-ce… Qu’est-ce qu’elle disait ? » réagit-il enfin, grimaçant.
Tout le corps de Gabriel se raidit comme parcouru d’un dégoût profond. Le regard mauvais, sa bouche se déforme tandis qu’il crache avec fureur :
« Parce que c’est important… MAINTENANT ?! »
Hireki recule de trois pas pour éviter le coup de tête qui accompagne les hurlements.
En rouvrant les yeux, tout est devenu blanc. Un néant aveuglant, scintillant de milliers de diamants. Il peut entendre leur éclat tinter dans l'infini.
Gabriel le regarde, penaud. Les mains dans les poches.
« La ‘phrase magique’ », hausse-t-il des épaules. « Comme tu disais. »
Une douleur fulgurante transperce instantanément le crâne de Hireki. Sa vision se trouble, et un bourdonnement sourd envahit son esprit.
« Après, j’étais juste… » continue Gabriel, indifférent, tandis que Hireki se tient la tête sous les pulsations.
Des cris… Une furie qui hurle…
Une poupée qui…
« Docile ! » conclut la vision éthérée avant de lever l’index devant elle. « UN : je suis stupide, donc je dois obéir ! »
Le sifflement dans son crâne est assourdissant.
« Ce n’est pas… » se débat Hireki, la douleur tambourinant toujours à ses tempes. « Je ne voulais pas…»
Il lutte, mais la souffrance est insoutenable.
« Des gamins… Disputes d’enf… »
Son crâne va exploser. Il bataille, se démène, chaque justification se muant en une torture innommable.
« JE SUIS DÉSOLÉ !!! » C’est un cri, brutal, viscéral. Il reste recroquevillé un instant, haletant, avant de se redresser prudemment.
La douleur…
« Je suis désolé », répète-t-il posément.
Elle a disparu…
Ses mots résonnent dans l’infini, rebondissent contre des murs invisibles pour revenir vers lui dans un écho hanté de honte et de déni.
Il déglutit, les larmes aux yeux, tremblant.
Gabriel est là, toujours. L’observant, insaisissable. Sa tête balance lentement, de droite à gauche, pesant la vérité et le mensonge.
Soudainement, dans un petit rire fluet, il se met à sautiller comme un enfant satisfait, ses yeux verts brillants d’un éclat presque cruel.
Il tournoie sur lui-même avant de se pencher vers Hireki.
« Mmmmh… »
Il se frotte le menton, songeur. Ses yeux verts, incandescents, dansent, envoûtants, inquiétants, avant de se figer, deux poignards ardents dans les yeux noirs de Hireki.
« C’est toujours utile, un ami docile », affirme-t-il froidement.
Il commence à acquiescer, son regard toujours dardé sur le métis, qui, tétanisé, finit par suivre lui-même le mouvement de la tête.
« Pour... Avoir des sucettes ! »
Un sourire de dément se dessine, des dents comme des lames acérées. Hireki sent son souffle se couper, un poing invisible lui tord l’estomac. Il se penche sous l’impact invisible, mais aucune douleur ne vient… Seulement, des feuilles mortes à ses pieds.
Décontenancé, il observe la neige disparaître doucement, emportée par des rires d’enfants et des sifflets, pour révéler un tapis rougeoyant…
L’odeur entêtante de la craie, des livres neufs… et ce murmure cruel et innocent dans le creux de son oreille qui le glace jusqu’au sang :
« 2 : Être docile... Rend mes amis heureux. »
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🌨️ Alors, mes Boundies ? 🌨️
Que pensez-vous de ce premier plongeon dans les souvenirs d'Hireki ? 😱 On sent déjà que la noirceur et la culpabilité montent en puissance, non ? Entre l’innocence brisée de Gabriel et l’ombre d’un Hireki enfant déjà empreint de complexité, on ne peut que se demander : qu'est-ce que ce "je suis docile" cache encore ? 😳
✨ À vos claviers ! ✨
➡️ Est-ce que ce souvenir d'enfance vous a touché, intrigué, ou même glacé ? Que pensez-vous de la relation entre Hireki et Gabriel à cet âge ? Innocence ou déjà des déséquilibres sous-jacents ?
➡️ Et cette "phrase magique" d’Oksana, que vous inspire-t-elle ? Manipulation ? Protection désespérée ?
➡️ Enfin, cette transition vers la cour de récré… À votre avis, quel est ce nouveau souvenir qui semble sur le point de se révéler ?
💬 Lâchez vos théories, vos ressentis, ou même vos coups de cœur pour ce passage — j’attends vos retours avec impatience, mes Boundies adorés ! 👀💕
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🕊 Envie de souffler un peu… ou de creuser plus loin ? 🕊
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